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Entrepreneurs et investisseurs : meilleurs alliés ou meilleurs ennemis ?

L'alliance instable où rêves et chiffres s'opposent. Financements plus rares et conjoncture difficile engendrent le déséquilibre de pouvoir.

Publié le
12/12/24
, mis à jour le
12/12/24
December 12, 2024

À chaque nouvelle levée de fonds, c’est la même ritournelle : photos souriantes, accolades chaleureuses et annonces enthousiastes sur LinkedIn. On s’aime, on s’admire, on partage la même vision d’un avenir radieux. Mais derrière cette mise en scène consensuelle se cache une réalité qui avec le temps devient plus trouble. Entre l’entrepreneur, qui porte son projet comme un rêve de gosse, et l’investisseur, qui entrevoit surtout un tableau Excel rempli de chiffres prometteurs, les intérêts convergent rarement au-delà des apparences.

Aujourd’hui, alors que le robinet des financements se ferme doucement mais sûrement, le vernis craque. Les tensions latentes entre ces deux mondes éclatent au grand jour, et la question se pose avec plus d’acuité que jamais : sont-ils vraiment faits pour s’entendre ?

L'argent roi

Dans le jeu entrepreneurial, l’argent est roi, et l’investisseur le distributeur attitré. Il regarde les projets comme on jauge un cheval de course : robustesse, endurance et capacité à rapporter gros. Ce pragmatisme implacable ne fait pas toujours bon ménage avec l’enthousiasme débordant de l’entrepreneur, persuadé que sa vision et son produit transcenderont toutes les règles du marché.

Mais voilà, les investisseurs ne croient plus aux contes de fées. Les taux d’intérêt qui grimpent et la volatilité économique les ont rendus plus frileux, presque suspicieux. Là où hier encore ils étaient prêts à injecter des millions dans des idées à peine ébauchées, ils exigent aujourd’hui des plans solides, des résultats immédiats, et une gestion sans faille. « La patience n’est plus un luxe que nous pouvons nous permettre », confiait récemment un célèbre VC européen. Traduction : fini les rêves, place à l’exécution.

Cette pression se ressent à tous les niveaux. Les jeunes pousses en quête de fonds se retrouvent de plus en plus face à des négociations acharnées avec des Business Angels, où chaque mot pèse lourd. Les valorisations s’effondrent, les conditions s’endurcissent, et le pool d'investisseurs imposent sa mainmise. L’entrepreneur, d’abord euphorique à l’idée de sécuriser un financement, réalise souvent trop tard qu’il vient de céder une part significative de son indépendance. A avoir trop regardé l'argent briller, il n'a pas mesurer la toxicité de certains de ces nouveaux actionnaires.

Et le pire, c’est que cela ne s’arrête jamais. Une fois le premier chèque signé, une dynamique quasi parentale s’installe, mais sans la tendresse. L’investisseur veut souvent contrôler plus qu'il ne devrait, exige des comptes réguliers, et n’hésite pas à intervenir dès que les choses ne vont pas dans le sens espéré. Il ne s’agit plus d’un partenariat mais d’une relation de pouvoir, où celui qui tient la bourse tient aussi les rênes.

Le mariage de la carpe et du lapin

La vérité, c’est que cette alliance n’a jamais été naturelle. L’entrepreneur est un idéaliste ; il rêve de bâtir quelque chose qui transcende sa propre personne, un héritage, une œuvre. L’investisseur, lui, est un réaliste – voire un cynique. Il cherche avant tout une rentabilité mesurable, et son horizon est limité : cinq, peut-être sept ans, au-delà desquels il doit faire fructifier son capital ailleurs.

Ces divergences fondamentales, longtemps mises sous le tapis par des marchés euphoriques, explosent en plein vol dès que la conjoncture devient moins clémente. Et c’est exactement ce que nous vivons aujourd’hui. Le nombre de levées de fonds qui capotent ou se réduisent à des montants dérisoires ne cesse de grimper. Les start-ups, pressées par leurs investisseurs de devenir rentables à tout prix, sacrifient leurs ambitions sur l’autel de la survie. Combien de projets innovants, porteurs d’un réel potentiel de transformation, ont été abandonnés ces derniers mois faute de tergiversations ?

Ce qui choque dans cette dynamique, ce n’est pas tant l’existence de ces tensions – elles sont inhérentes au jeu – mais l’injustice flagrante qui les accompagne. L’investisseur, grâce à son pouvoir financier, impose un rapport de force systématique. Il fait croire qu’il prend un risque, mais la réalité est plus nuancée. Si l’affaire fonctionne, il récolte les fruits. Si elle échoue, il a souvent pris soin de sécuriser sa mise grâce à des clauses favorables. Et l’entrepreneur, dans tout cela ? Il est celui qui se retrouve seul à payer l’addition, parfois littéralement.

Comment éviter de se faire tondre?

Alors, faut-il conclure que les investisseurs sont les ennemis naturels des entrepreneurs ? Ce serait simpliste. Après tout, sans eux, nombre de projets extraordinaires n’auraient jamais vu le jour. Mais peut-être serait-il temps de repenser la nature de cette alliance, de renégocier ses termes, et de rééquilibrer le pouvoir. Car il y a un paradoxe cruel dans ce système : l’entrepreneur, censé être le cœur et l’âme d’un projet, en devient souvent la variable d’ajustement.

Dans un monde où le financement traditionnel se fait rare, les entrepreneurs doivent explorer d’autres voies. L’autofinancement, bien sûr, mais aussi des modèles hybrides, comme le crowdfunding ou les subventions publiques, qui permettent de diversifier les sources tout en conservant une plus grande indépendance. Ces solutions sont imparfaites, mais elles offrent au moins une alternative à une relation qui, trop souvent, s’apparente à une dépendance.

Car au fond, la véritable question n’est pas de savoir si entrepreneurs et investisseurs sont alliés ou ennemis. C’est de comprendre pourquoi, dans un système supposément collaboratif, l’un finit toujours par dominer l’autre. Et de se demander combien de temps encore les entrepreneurs accepteront ce déséquilibre et auront-ils un jour les moyens de renverser les règles du jeu, car pour l’instant l’ultime pouvoir va à celui qui détient le cash.

Animé par la mission de rendre la finance et l'économie plus claires et accessibles, Tristan aide à décrypter les tendances complexes et à explorer des voies alternatives pour répondre aux enjeux globaux de demain. Expert en finance durable, économie et transition énergétique, il partage ses analyses pour participer à la prise de conscience des enjeux et au progrès sociétal.

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Entrepreneurs et investisseurs : meilleurs alliés ou meilleurs ennemis ?

Publié le
December 12, 2024
, mis à jour le
12/12/24
December 12, 2024

À chaque nouvelle levée de fonds, c’est la même ritournelle : photos souriantes, accolades chaleureuses et annonces enthousiastes sur LinkedIn. On s’aime, on s’admire, on partage la même vision d’un avenir radieux. Mais derrière cette mise en scène consensuelle se cache une réalité qui avec le temps devient plus trouble. Entre l’entrepreneur, qui porte son projet comme un rêve de gosse, et l’investisseur, qui entrevoit surtout un tableau Excel rempli de chiffres prometteurs, les intérêts convergent rarement au-delà des apparences.

Aujourd’hui, alors que le robinet des financements se ferme doucement mais sûrement, le vernis craque. Les tensions latentes entre ces deux mondes éclatent au grand jour, et la question se pose avec plus d’acuité que jamais : sont-ils vraiment faits pour s’entendre ?

L'argent roi

Dans le jeu entrepreneurial, l’argent est roi, et l’investisseur le distributeur attitré. Il regarde les projets comme on jauge un cheval de course : robustesse, endurance et capacité à rapporter gros. Ce pragmatisme implacable ne fait pas toujours bon ménage avec l’enthousiasme débordant de l’entrepreneur, persuadé que sa vision et son produit transcenderont toutes les règles du marché.

Mais voilà, les investisseurs ne croient plus aux contes de fées. Les taux d’intérêt qui grimpent et la volatilité économique les ont rendus plus frileux, presque suspicieux. Là où hier encore ils étaient prêts à injecter des millions dans des idées à peine ébauchées, ils exigent aujourd’hui des plans solides, des résultats immédiats, et une gestion sans faille. « La patience n’est plus un luxe que nous pouvons nous permettre », confiait récemment un célèbre VC européen. Traduction : fini les rêves, place à l’exécution.

Cette pression se ressent à tous les niveaux. Les jeunes pousses en quête de fonds se retrouvent de plus en plus face à des négociations acharnées avec des Business Angels, où chaque mot pèse lourd. Les valorisations s’effondrent, les conditions s’endurcissent, et le pool d'investisseurs imposent sa mainmise. L’entrepreneur, d’abord euphorique à l’idée de sécuriser un financement, réalise souvent trop tard qu’il vient de céder une part significative de son indépendance. A avoir trop regardé l'argent briller, il n'a pas mesurer la toxicité de certains de ces nouveaux actionnaires.

Et le pire, c’est que cela ne s’arrête jamais. Une fois le premier chèque signé, une dynamique quasi parentale s’installe, mais sans la tendresse. L’investisseur veut souvent contrôler plus qu'il ne devrait, exige des comptes réguliers, et n’hésite pas à intervenir dès que les choses ne vont pas dans le sens espéré. Il ne s’agit plus d’un partenariat mais d’une relation de pouvoir, où celui qui tient la bourse tient aussi les rênes.

Le mariage de la carpe et du lapin

La vérité, c’est que cette alliance n’a jamais été naturelle. L’entrepreneur est un idéaliste ; il rêve de bâtir quelque chose qui transcende sa propre personne, un héritage, une œuvre. L’investisseur, lui, est un réaliste – voire un cynique. Il cherche avant tout une rentabilité mesurable, et son horizon est limité : cinq, peut-être sept ans, au-delà desquels il doit faire fructifier son capital ailleurs.

Ces divergences fondamentales, longtemps mises sous le tapis par des marchés euphoriques, explosent en plein vol dès que la conjoncture devient moins clémente. Et c’est exactement ce que nous vivons aujourd’hui. Le nombre de levées de fonds qui capotent ou se réduisent à des montants dérisoires ne cesse de grimper. Les start-ups, pressées par leurs investisseurs de devenir rentables à tout prix, sacrifient leurs ambitions sur l’autel de la survie. Combien de projets innovants, porteurs d’un réel potentiel de transformation, ont été abandonnés ces derniers mois faute de tergiversations ?

Ce qui choque dans cette dynamique, ce n’est pas tant l’existence de ces tensions – elles sont inhérentes au jeu – mais l’injustice flagrante qui les accompagne. L’investisseur, grâce à son pouvoir financier, impose un rapport de force systématique. Il fait croire qu’il prend un risque, mais la réalité est plus nuancée. Si l’affaire fonctionne, il récolte les fruits. Si elle échoue, il a souvent pris soin de sécuriser sa mise grâce à des clauses favorables. Et l’entrepreneur, dans tout cela ? Il est celui qui se retrouve seul à payer l’addition, parfois littéralement.

Comment éviter de se faire tondre?

Alors, faut-il conclure que les investisseurs sont les ennemis naturels des entrepreneurs ? Ce serait simpliste. Après tout, sans eux, nombre de projets extraordinaires n’auraient jamais vu le jour. Mais peut-être serait-il temps de repenser la nature de cette alliance, de renégocier ses termes, et de rééquilibrer le pouvoir. Car il y a un paradoxe cruel dans ce système : l’entrepreneur, censé être le cœur et l’âme d’un projet, en devient souvent la variable d’ajustement.

Dans un monde où le financement traditionnel se fait rare, les entrepreneurs doivent explorer d’autres voies. L’autofinancement, bien sûr, mais aussi des modèles hybrides, comme le crowdfunding ou les subventions publiques, qui permettent de diversifier les sources tout en conservant une plus grande indépendance. Ces solutions sont imparfaites, mais elles offrent au moins une alternative à une relation qui, trop souvent, s’apparente à une dépendance.

Car au fond, la véritable question n’est pas de savoir si entrepreneurs et investisseurs sont alliés ou ennemis. C’est de comprendre pourquoi, dans un système supposément collaboratif, l’un finit toujours par dominer l’autre. Et de se demander combien de temps encore les entrepreneurs accepteront ce déséquilibre et auront-ils un jour les moyens de renverser les règles du jeu, car pour l’instant l’ultime pouvoir va à celui qui détient le cash.

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