Dans une récente prise de parole, Larry Fink, le patron de BlackRock, première société de gestion d’actifs au monde, a déclaré vouloir démocratiser l’investissement dans les actifs non cotés. Derrière cette annonce se cache une révolution potentielle dans le monde de la finance, où les investissements alternatifs – jusque-là réservés à une élite – pourraient devenir accessibles à un public beaucoup plus large. Une vision qui soulève autant d’enthousiasme que de questions. Analyse d’une stratégie à la croisée des ambitions sociales, technologiques et financières.
Larry Fink n’est pas un dirigeant comme les autres. Charismatique, visionnaire – parfois polémique – le fondateur et PDG de BlackRock s’attire depuis plusieurs années à la fois les louanges des institutions internationales et les critiques de politiciens qui l’accusent de politiser la finance. Mais s’il est une chose que l’on ne peut lui reprocher, c’est de manquer de vue stratégique. C’est encore une fois au Forum économique mondial de Davos que Fink a pris la parole pour livrer l’un de ces messages aux conséquences profondes : il devient selon lui impératif de « démocratiser l’accès aux actifs privés » et il y voit même un « projet de société ».
Mais que veut-il vraiment dire par là ? Faut-il y croire ? Pourquoi ce timing ? Et surtout, quelles peuvent être les conséquences – à la fois positives et potentiellement négatives – d’une telle trajectoire pour les investisseurs, les fonds, les entreprises et l’ensemble du système financier ? Cet article propose de décrypter en profondeur les enjeux de cette annonce.
Avant de s’interroger sur la faisabilité de cette ouverture ou de spéculer sur ses effets, il faut d’abord bien comprendre de quoi il est question. Les actifs non cotés, souvent rassemblés sous le terme de « private markets », regroupent un ensemble d’investissements qui ne passent pas par les marchés boursiers traditionnels : capital-investissement (private equity), dette privée, infrastructures, immobilier non coté, actifs réels, et bien souvent, des structures complexes de financement.
Contrairement aux actions ou obligations cotées, ce type d’actifs est beaucoup moins liquide, moins transparent, exigeant en termes de ticket d’entrée et souvent long en durée de détention (souvent 5, 7, voire 10 ans). Il s’adresse donc historiquement à une frange hautement qualifiée du marché : fonds souverains, grandes compagnies d’assurance, caisses de retraite, family offices ou individus très fortunés. Le grand public en est jusqu’ici largement exclu.
Mais tout cela est en train de changer. Lentement, méthodiquement. Et les ambitions de BlackRock constituent un accélérateur de cette transition.
Larry Fink ne se contente pas d’exprimer des opinions. Il trace les lignes d’un projet stratégique global. Deux raisons principales expliquent pourquoi la démocratisation de l’investissement privé devient un sujet brûlant pour lui.
D’une part, il existe un besoin criant de produits de long terme et de rendement dans les portefeuilles des épargnants. Le contexte actuel, post-pandémie, dans un monde de faible croissance et d’inflation résiduelle, pèse sur les performances des actifs cotés classiques. Les actions sont devenues volatiles, les obligations fragiles en période de hausses de taux. Or les actifs privés offrent une prime d’illiquidité historiquement attractive, souvent autour de 3 à 5% de plus que les actifs publics à risque comparable – argument massue quand les rendements baissent partout.
D’autre part, les technologies financières – la « fintechisation » du marché – permettent désormais d’imaginer des solutions d’accès fractionné, via tokenisation, digitalisation des fonds et plateformes conformes qui démocratisent justement l’investissement à plus petite échelle. L’innovation rend possible aujourd’hui ce qui était impensable hier.
Enfin, Larry Fink fait appel à une rhétorique inclusive. Il parle d’un impératif « social ». D’un besoin « d’inclusion et de justice financière ». Une stratégie habile, à l’heure où BlackRock est parfois perçu comme un mastodonte opaque par ses détracteurs – une manière de reprendre l’initiative morale, et politique.
Ce débat n’est pas uniquement une affaire de stratégie financière. Il suffit de regarder les grandes tendances démographiques pour comprendre que les systèmes de retraite sont sous pression, dans la majorité des pays développés. Aux États-Unis comme en Europe, les dispositifs classiques fondés sur des produits peu risqués ne suffisent plus à garantir un revenu de retraite digne pour les classes moyennes dans un monde où l’espérance de vie allonge et où les équilibres travailleurs/retraités se dégradent.
Dans ce contexte, les actifs privés sont vus comme la promesse d’un meilleur rendement sur le long terme. Plusieurs régulateurs, comme la SEC aux États-Unis ou l’ESMA en Europe, réfléchissent à des moyens encadrés de permettre aux épargnants d’intégrer une dose modérée d’alternatif dans leurs portefeuilles – par exemple via des PER (Plan Épargne Retraite) ou l’assurance-vie.
Fink capitalise clairement sur cette tendance. En se posant en facilitateur de cette transition, BlackRock pourrait s’imposer comme le « canal » par lequel une nouvelle épargne privée se déverserait dans les investissements alternatifs. C’est à la fois un relais de croissance stratégique… et peut-être une chance pour les épargnants.
Déjà leader mondial de la gestion d’actifs liquides, avec plus de 9 000 milliards de dollars sous gestion, BlackRock se déploie depuis plusieurs années sur le segment non coté. L’acquisition récente de Global Infrastructure Partners (GIP) pour 12,5 milliards de dollars en est l’illustration parfaite. Ce fonds gère plus de 100 milliards de dollars en infrastructures – l’une des classes d’actifs privés les plus intéressantes et les plus stables. Et c’est loin d’être un hasard.
Les infrastructures sont particulièrement adaptées à la logique patrimoniale de long terme : investissements stables, prévisibles, souvent corrélés à l’inflation (puisqu'ils génèrent des cash-flows sous forme de péages, loyers, contrats publics…). Pour des fonds de retraite ou des particuliers cherchant une rente à terme, c’est un terrain d’avenir.
En se positionnant aussi puissamment sur ces segments, Fink envoie un signal : il ne se contente pas de déclarations. Il agit. Il investit lourdement. Il structure des produits. Et surtout, il anticipe une demande explosive.
Il serait tentant de croire à une parabole bienheureuse. Une finance plus juste, plus égalitaire. Mais poser l’équation ainsi serait naïf. Ce projet de démocratisation implique aussi des risques considérables.
Le premier, c’est celui de la liquidité. Les actifs privés sont peu ou pas liquides. Ils nécessitent souvent un blocage des fonds pendant des années. Même avec des tentatives de structuration sous forme semi-liquidité ou de marché secondaire, mettre entre les mains du grand public des produits complexes, cela suppose une montée en compétence, une pédagogie et surtout une régulation sans faille.
Deuxième enjeu : la transparence. La valorisation des actifs privés est souvent opaque. Tous les projets ne se valent pas. Les méthodes d’évaluation diffèrent selon les classes d’actifs. La tentation pour certains acteurs peu scrupuleux de vendre des produits de mauvaise qualité à un public peu averti existe.
Troisième point de vigilance : l'effet masse. Si trop d'argent afflue vers les actifs privés pour de mauvaises raisons (effet de mode, promesse exagérée de rendement, marketing agressif), cela peut générer des bulles. Et on a vu dans le passé à quel point une bulle non cotée – notamment dans le private equity – pouvait causer de forts dommages en cas de retournement.
Enfin, il faut se souvenir que tous les actifs privés ne sont pas égaux. Entre un fonds d’infrastructures stable et un fonds de venture capital en phase très risquée, il y a un abîme. Or, le grand public pourrait ne pas faire cette distinction.
Animé par la mission de rendre la finance et l'économie plus claires et accessibles, Tristan aide à décrypter les tendances complexes et à explorer des voies alternatives pour répondre aux enjeux globaux de demain. Expert en finance durable, économie et transition énergétique, il partage ses analyses pour participer à la prise de conscience des enjeux et au progrès sociétal.
Dans une récente prise de parole, Larry Fink, le patron de BlackRock, première société de gestion d’actifs au monde, a déclaré vouloir démocratiser l’investissement dans les actifs non cotés. Derrière cette annonce se cache une révolution potentielle dans le monde de la finance, où les investissements alternatifs – jusque-là réservés à une élite – pourraient devenir accessibles à un public beaucoup plus large. Une vision qui soulève autant d’enthousiasme que de questions. Analyse d’une stratégie à la croisée des ambitions sociales, technologiques et financières.
Larry Fink n’est pas un dirigeant comme les autres. Charismatique, visionnaire – parfois polémique – le fondateur et PDG de BlackRock s’attire depuis plusieurs années à la fois les louanges des institutions internationales et les critiques de politiciens qui l’accusent de politiser la finance. Mais s’il est une chose que l’on ne peut lui reprocher, c’est de manquer de vue stratégique. C’est encore une fois au Forum économique mondial de Davos que Fink a pris la parole pour livrer l’un de ces messages aux conséquences profondes : il devient selon lui impératif de « démocratiser l’accès aux actifs privés » et il y voit même un « projet de société ».
Mais que veut-il vraiment dire par là ? Faut-il y croire ? Pourquoi ce timing ? Et surtout, quelles peuvent être les conséquences – à la fois positives et potentiellement négatives – d’une telle trajectoire pour les investisseurs, les fonds, les entreprises et l’ensemble du système financier ? Cet article propose de décrypter en profondeur les enjeux de cette annonce.
Avant de s’interroger sur la faisabilité de cette ouverture ou de spéculer sur ses effets, il faut d’abord bien comprendre de quoi il est question. Les actifs non cotés, souvent rassemblés sous le terme de « private markets », regroupent un ensemble d’investissements qui ne passent pas par les marchés boursiers traditionnels : capital-investissement (private equity), dette privée, infrastructures, immobilier non coté, actifs réels, et bien souvent, des structures complexes de financement.
Contrairement aux actions ou obligations cotées, ce type d’actifs est beaucoup moins liquide, moins transparent, exigeant en termes de ticket d’entrée et souvent long en durée de détention (souvent 5, 7, voire 10 ans). Il s’adresse donc historiquement à une frange hautement qualifiée du marché : fonds souverains, grandes compagnies d’assurance, caisses de retraite, family offices ou individus très fortunés. Le grand public en est jusqu’ici largement exclu.
Mais tout cela est en train de changer. Lentement, méthodiquement. Et les ambitions de BlackRock constituent un accélérateur de cette transition.
Larry Fink ne se contente pas d’exprimer des opinions. Il trace les lignes d’un projet stratégique global. Deux raisons principales expliquent pourquoi la démocratisation de l’investissement privé devient un sujet brûlant pour lui.
D’une part, il existe un besoin criant de produits de long terme et de rendement dans les portefeuilles des épargnants. Le contexte actuel, post-pandémie, dans un monde de faible croissance et d’inflation résiduelle, pèse sur les performances des actifs cotés classiques. Les actions sont devenues volatiles, les obligations fragiles en période de hausses de taux. Or les actifs privés offrent une prime d’illiquidité historiquement attractive, souvent autour de 3 à 5% de plus que les actifs publics à risque comparable – argument massue quand les rendements baissent partout.
D’autre part, les technologies financières – la « fintechisation » du marché – permettent désormais d’imaginer des solutions d’accès fractionné, via tokenisation, digitalisation des fonds et plateformes conformes qui démocratisent justement l’investissement à plus petite échelle. L’innovation rend possible aujourd’hui ce qui était impensable hier.
Enfin, Larry Fink fait appel à une rhétorique inclusive. Il parle d’un impératif « social ». D’un besoin « d’inclusion et de justice financière ». Une stratégie habile, à l’heure où BlackRock est parfois perçu comme un mastodonte opaque par ses détracteurs – une manière de reprendre l’initiative morale, et politique.
Ce débat n’est pas uniquement une affaire de stratégie financière. Il suffit de regarder les grandes tendances démographiques pour comprendre que les systèmes de retraite sont sous pression, dans la majorité des pays développés. Aux États-Unis comme en Europe, les dispositifs classiques fondés sur des produits peu risqués ne suffisent plus à garantir un revenu de retraite digne pour les classes moyennes dans un monde où l’espérance de vie allonge et où les équilibres travailleurs/retraités se dégradent.
Dans ce contexte, les actifs privés sont vus comme la promesse d’un meilleur rendement sur le long terme. Plusieurs régulateurs, comme la SEC aux États-Unis ou l’ESMA en Europe, réfléchissent à des moyens encadrés de permettre aux épargnants d’intégrer une dose modérée d’alternatif dans leurs portefeuilles – par exemple via des PER (Plan Épargne Retraite) ou l’assurance-vie.
Fink capitalise clairement sur cette tendance. En se posant en facilitateur de cette transition, BlackRock pourrait s’imposer comme le « canal » par lequel une nouvelle épargne privée se déverserait dans les investissements alternatifs. C’est à la fois un relais de croissance stratégique… et peut-être une chance pour les épargnants.
Déjà leader mondial de la gestion d’actifs liquides, avec plus de 9 000 milliards de dollars sous gestion, BlackRock se déploie depuis plusieurs années sur le segment non coté. L’acquisition récente de Global Infrastructure Partners (GIP) pour 12,5 milliards de dollars en est l’illustration parfaite. Ce fonds gère plus de 100 milliards de dollars en infrastructures – l’une des classes d’actifs privés les plus intéressantes et les plus stables. Et c’est loin d’être un hasard.
Les infrastructures sont particulièrement adaptées à la logique patrimoniale de long terme : investissements stables, prévisibles, souvent corrélés à l’inflation (puisqu'ils génèrent des cash-flows sous forme de péages, loyers, contrats publics…). Pour des fonds de retraite ou des particuliers cherchant une rente à terme, c’est un terrain d’avenir.
En se positionnant aussi puissamment sur ces segments, Fink envoie un signal : il ne se contente pas de déclarations. Il agit. Il investit lourdement. Il structure des produits. Et surtout, il anticipe une demande explosive.
Il serait tentant de croire à une parabole bienheureuse. Une finance plus juste, plus égalitaire. Mais poser l’équation ainsi serait naïf. Ce projet de démocratisation implique aussi des risques considérables.
Le premier, c’est celui de la liquidité. Les actifs privés sont peu ou pas liquides. Ils nécessitent souvent un blocage des fonds pendant des années. Même avec des tentatives de structuration sous forme semi-liquidité ou de marché secondaire, mettre entre les mains du grand public des produits complexes, cela suppose une montée en compétence, une pédagogie et surtout une régulation sans faille.
Deuxième enjeu : la transparence. La valorisation des actifs privés est souvent opaque. Tous les projets ne se valent pas. Les méthodes d’évaluation diffèrent selon les classes d’actifs. La tentation pour certains acteurs peu scrupuleux de vendre des produits de mauvaise qualité à un public peu averti existe.
Troisième point de vigilance : l'effet masse. Si trop d'argent afflue vers les actifs privés pour de mauvaises raisons (effet de mode, promesse exagérée de rendement, marketing agressif), cela peut générer des bulles. Et on a vu dans le passé à quel point une bulle non cotée – notamment dans le private equity – pouvait causer de forts dommages en cas de retournement.
Enfin, il faut se souvenir que tous les actifs privés ne sont pas égaux. Entre un fonds d’infrastructures stable et un fonds de venture capital en phase très risquée, il y a un abîme. Or, le grand public pourrait ne pas faire cette distinction.