politique

Le rendement est-il juste ?

Une réflexion sur la moralité des gains dans un monde dominé par la recherche du profit

Publié le
12/12/24
, mis à jour le
12/12/24
December 12, 2024

Dans nos sociétés modernes, le concept de rendement est omniprésent. De l’épargnant lambda à l’investisseur institutionnel, tous recherchent le rendement, ce gain qui vient récompenser l’investissement du capital.

Pourtant, au-delà des calculs financiers, une question demeure, plus profonde et peut-être plus troublante : le rendement est-il juste ? Comment concevoir la justice dans un monde où la quête du rendement domine nos décisions économiques, influence nos comportements politiques et façonne même notre vision du monde ?

Le rendement : une définition économique... mais au-delà de l'économie

Le rendement est souvent défini comme le rapport entre ce que l’on investit et ce que l’on reçoit en retour. Un placement de 1000 euros qui génère un gain de 100 euros aura un rendement de 10 %. Mais cette froide logique comptable masque des questions éthiques complexes : comment ce rendement a-t-il été généré ? À quel coût, humain ou environnemental ? Et surtout, est-il légitime que certains reçoivent plus que d’autres simplement en vertu de leurs moyens financiers ?

Sur le plan économique, le rendement est vu comme une juste récompense de la prise de risque. Les investisseurs, nous dit-on, apportent des capitaux nécessaires pour faire fonctionner l’économie, et il est donc juste qu’ils soient récompensés pour cette prise de risque. Mais cette vision purement utilitariste de la justice pose problème. Elle repose sur l'idée que toute action est légitime tant qu'elle génère de l’utilité ou de la richesse. Mais la justesse morale du rendement ne peut être réduite à une simple maximisation de la richesse.

Le rendement et la justice distributive : une question d'équité

Du point de vue de la justice distributive, une autre question se pose : le rendement récompense-t-il équitablement toutes les parties prenantes d’un processus de création de valeur ? Dans le modèle économique néolibéral dominant, la réponse semble être non. Le capital reçoit la majeure partie des gains, tandis que le travail – c’est-à-dire l’effort humain nécessaire à la production – est souvent sous-récompensé. L'accumulation de rendements financiers par quelques-uns ne peut-elle pas être vue comme une forme de captation injuste, voire illégitime, des fruits du travail collectif ?

L’anthropologue David Graeber, dans son ouvrage Bullshit Jobs, soulève une critique qui rejoint cette idée : dans un monde où certains emplois créent réellement de la valeur sociale et économique sans pour autant être bien rémunérés, tandis que d'autres emplois, dans la finance par exemple, génèrent des rendements démesurés sans véritable utilité pour la société, on peut se demander où est la justice. Le rendement n’est-il alors qu’un indicateur d’un système profondément inégal ?

L'anthropologie du rendement : un produit de la modernité

Sur le plan anthropologique, la notion de rendement est intimement liée à la vision du monde capitaliste moderne, qui valorise l’accumulation et la croissance infinie. Dans les sociétés traditionnelles, notamment dans les économies de don et de réciprocité, le but n'était pas tant d'accumuler, mais de maintenir des équilibres sociaux. Le rendement, en tant que mécanisme d'enrichissement personnel, aurait été vu comme suspect, voire immoral, dans ces contextes.

L'économiste et anthropologue Karl Polanyi, dans La Grande Transformation, montre bien comment l’avènement du capitalisme a brisé ces équilibres anciens. En mercantilisant le travail, la terre et le capital, il a instauré une nouvelle hiérarchie des valeurs dans laquelle la recherche du rendement financier prime sur toute autre forme de relation sociale. Cette marchandisation de la vie humaine elle-même peut être vue comme une injustice fondamentale, où la logique du rendement remplace la logique du bien commun.

La philosophie politique : le rendement comme outil de domination

D’un point de vue politique, la question du rendement peut être envisagée sous l’angle des rapports de pouvoir. Le rendement n’est-il pas, en fin de compte, une forme de domination économique ? Le philosophe Karl Marx soutenait que le capital, en tant qu’instrument d’accumulation, n'était rien d'autre qu'un outil de domination des classes possédantes sur les travailleurs. Le rendement, dans cette perspective, n'est pas un juste retour de la prise de risque, mais une extraction du surplus produit par le travail des autres.

Le rendement peut alors être vu comme un instrument de pouvoir qui permet aux détenteurs de capitaux de perpétuer et d'accroître leur influence dans la société. Lorsque les fonds d'investissement contrôlent des pans entiers de l'économie et que les politiques publiques s'adaptent à leurs exigences de rendement, peut-on encore parler de justice ?

La justice et la finalité du rendement : vers une éthique du bien commun

Aristote

Philosophiquement, la question du rendement interroge la finalité de l'activité économique. Pour Aristote, l’économie devait être subordonnée à l’éthique et au bien commun. Le rendement, dans cette optique, n’aurait de sens que s’il permet de renforcer les conditions d’une vie bonne pour tous. Dans le contexte contemporain, cette idée semble souvent oubliée : le rendement est devenu une fin en soi, un indicateur de succès, indépendamment de ses conséquences sociales ou environnementales.

La justice, dans une perspective aristotélicienne, exigerait donc que le rendement soit réinvesti dans la communauté et qu’il serve à améliorer la condition humaine dans son ensemble, plutôt qu’à alimenter l’enrichissement personnel d’une minorité. C’est cette vision téléologique qui manque aujourd’hui dans les débats économiques.

Conclusion : Peut-on rendre le rendement juste ?

Le rendement est-il juste ? À bien des égards, la réponse semble être non, ou du moins, pas dans sa forme actuelle. Mais cela ne signifie pas que la quête du rendement soit fondamentalement immorale. Si le rendement pouvait être réorienté vers des finalités sociales, environnementales et humaines, il pourrait devenir un instrument de justice plutôt qu’une simple quête de profit.

La question n’est donc pas tant de savoir si le rendement est en soi juste, mais à quelle fin il est orienté. Le véritable enjeu est de réconcilier le rendement avec une vision éthique de l'économie, dans laquelle le bien commun et la justice sociale reprennent leur place centrale.

Animé par la mission de rendre la finance et l'économie plus claires et accessibles, Tristan aide à décrypter les tendances complexes et à explorer des voies alternatives pour répondre aux enjeux globaux de demain. Expert en finance durable, économie et transition énergétique, il partage ses analyses pour participer à la prise de conscience des enjeux et au progrès sociétal.

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Le rendement est-il juste ?

Publié le
December 12, 2024
, mis à jour le
12/12/24
December 12, 2024

Dans nos sociétés modernes, le concept de rendement est omniprésent. De l’épargnant lambda à l’investisseur institutionnel, tous recherchent le rendement, ce gain qui vient récompenser l’investissement du capital.

Pourtant, au-delà des calculs financiers, une question demeure, plus profonde et peut-être plus troublante : le rendement est-il juste ? Comment concevoir la justice dans un monde où la quête du rendement domine nos décisions économiques, influence nos comportements politiques et façonne même notre vision du monde ?

Le rendement : une définition économique... mais au-delà de l'économie

Le rendement est souvent défini comme le rapport entre ce que l’on investit et ce que l’on reçoit en retour. Un placement de 1000 euros qui génère un gain de 100 euros aura un rendement de 10 %. Mais cette froide logique comptable masque des questions éthiques complexes : comment ce rendement a-t-il été généré ? À quel coût, humain ou environnemental ? Et surtout, est-il légitime que certains reçoivent plus que d’autres simplement en vertu de leurs moyens financiers ?

Sur le plan économique, le rendement est vu comme une juste récompense de la prise de risque. Les investisseurs, nous dit-on, apportent des capitaux nécessaires pour faire fonctionner l’économie, et il est donc juste qu’ils soient récompensés pour cette prise de risque. Mais cette vision purement utilitariste de la justice pose problème. Elle repose sur l'idée que toute action est légitime tant qu'elle génère de l’utilité ou de la richesse. Mais la justesse morale du rendement ne peut être réduite à une simple maximisation de la richesse.

Le rendement et la justice distributive : une question d'équité

Du point de vue de la justice distributive, une autre question se pose : le rendement récompense-t-il équitablement toutes les parties prenantes d’un processus de création de valeur ? Dans le modèle économique néolibéral dominant, la réponse semble être non. Le capital reçoit la majeure partie des gains, tandis que le travail – c’est-à-dire l’effort humain nécessaire à la production – est souvent sous-récompensé. L'accumulation de rendements financiers par quelques-uns ne peut-elle pas être vue comme une forme de captation injuste, voire illégitime, des fruits du travail collectif ?

L’anthropologue David Graeber, dans son ouvrage Bullshit Jobs, soulève une critique qui rejoint cette idée : dans un monde où certains emplois créent réellement de la valeur sociale et économique sans pour autant être bien rémunérés, tandis que d'autres emplois, dans la finance par exemple, génèrent des rendements démesurés sans véritable utilité pour la société, on peut se demander où est la justice. Le rendement n’est-il alors qu’un indicateur d’un système profondément inégal ?

L'anthropologie du rendement : un produit de la modernité

Sur le plan anthropologique, la notion de rendement est intimement liée à la vision du monde capitaliste moderne, qui valorise l’accumulation et la croissance infinie. Dans les sociétés traditionnelles, notamment dans les économies de don et de réciprocité, le but n'était pas tant d'accumuler, mais de maintenir des équilibres sociaux. Le rendement, en tant que mécanisme d'enrichissement personnel, aurait été vu comme suspect, voire immoral, dans ces contextes.

L'économiste et anthropologue Karl Polanyi, dans La Grande Transformation, montre bien comment l’avènement du capitalisme a brisé ces équilibres anciens. En mercantilisant le travail, la terre et le capital, il a instauré une nouvelle hiérarchie des valeurs dans laquelle la recherche du rendement financier prime sur toute autre forme de relation sociale. Cette marchandisation de la vie humaine elle-même peut être vue comme une injustice fondamentale, où la logique du rendement remplace la logique du bien commun.

La philosophie politique : le rendement comme outil de domination

D’un point de vue politique, la question du rendement peut être envisagée sous l’angle des rapports de pouvoir. Le rendement n’est-il pas, en fin de compte, une forme de domination économique ? Le philosophe Karl Marx soutenait que le capital, en tant qu’instrument d’accumulation, n'était rien d'autre qu'un outil de domination des classes possédantes sur les travailleurs. Le rendement, dans cette perspective, n'est pas un juste retour de la prise de risque, mais une extraction du surplus produit par le travail des autres.

Le rendement peut alors être vu comme un instrument de pouvoir qui permet aux détenteurs de capitaux de perpétuer et d'accroître leur influence dans la société. Lorsque les fonds d'investissement contrôlent des pans entiers de l'économie et que les politiques publiques s'adaptent à leurs exigences de rendement, peut-on encore parler de justice ?

La justice et la finalité du rendement : vers une éthique du bien commun

Aristote

Philosophiquement, la question du rendement interroge la finalité de l'activité économique. Pour Aristote, l’économie devait être subordonnée à l’éthique et au bien commun. Le rendement, dans cette optique, n’aurait de sens que s’il permet de renforcer les conditions d’une vie bonne pour tous. Dans le contexte contemporain, cette idée semble souvent oubliée : le rendement est devenu une fin en soi, un indicateur de succès, indépendamment de ses conséquences sociales ou environnementales.

La justice, dans une perspective aristotélicienne, exigerait donc que le rendement soit réinvesti dans la communauté et qu’il serve à améliorer la condition humaine dans son ensemble, plutôt qu’à alimenter l’enrichissement personnel d’une minorité. C’est cette vision téléologique qui manque aujourd’hui dans les débats économiques.

Conclusion : Peut-on rendre le rendement juste ?

Le rendement est-il juste ? À bien des égards, la réponse semble être non, ou du moins, pas dans sa forme actuelle. Mais cela ne signifie pas que la quête du rendement soit fondamentalement immorale. Si le rendement pouvait être réorienté vers des finalités sociales, environnementales et humaines, il pourrait devenir un instrument de justice plutôt qu’une simple quête de profit.

La question n’est donc pas tant de savoir si le rendement est en soi juste, mais à quelle fin il est orienté. Le véritable enjeu est de réconcilier le rendement avec une vision éthique de l'économie, dans laquelle le bien commun et la justice sociale reprennent leur place centrale.

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