économie

Dette : pourquoi la France échappe de peu à une dégradation selon Standard & Poor’s.

La France sauve sa note de crédit, mais l'heure n'est pas au triomphalisme. Que se cache-t-il derrière cette trêve de S&P ?

Publié le
12/12/24
, mis à jour le
12/12/24
December 12, 2024

Contre toute attente, l'agence de notation Standard & Poor's a choisi de maintenir la note de la France à « AA- » assortie d'une perspective stable, soulageant temporairement Bercy. Une décision surprenante qui vient s’inscrire dans un contexte économique tendu, entre déficit record et pressions politiques croissantes. Mais ce « sursis » s’apparente davantage à un répit stratégique qu'à une absolution, mettant en lumière les défis titanesques que l’économie française doit relever dans l’arène mondiale.

Dette souveraine : la France face à un sursis fragile accordé par Standard & Poor's

Il y a encore quelques jours, l’air à Bercy était lourd de ces petits silences où chacun mesure l’ampleur des écueils à venir. Le spectre d’une dégradation de la note de la dette souveraine par Standard & Poor’s menaçait d’assombrir encore un horizon budgétaire déjà encombré de nuages noirs. Il faut dire que l’annonce de Fitch, un autre géant de la notation, qui avait maintenu en octobre dernier la note française à « AA- » associé à des perspectives négatives et une croyance limitée dans le budget 2025 de Michel Barnier, n’allait pas vraiment dans le bon sens. Pourtant, contre toutes attentes, S&P a choisi, ce mardi 28 novembre, de maintenir la note de la France à « AA- » avec une perspective stable. Une décision accueillie comme un soupir de soulagement, mais qui, on le devine, cache un message clair : le sursis est réel, mais il n'est pas éternel.  

Le poids des dettes et des doutes

Commençons par dresser le tableau. La dette publique française a récemment dépassé les 3 000 milliards d’euros, soit plus de 112 % du produit intérieur brut (PIB).  “C’est un pic, c’est un roc, c’est un cap” aurait-on pu écrire à propos du mur de la dette qui se dresse telle une montagne, solide et menaçante, devant laquelle toutes tentatives budgétaires nationales semblent vouées à l'échec ces dernières années. Alors que les taux d’intérêt augmentent, alimentés par les politiques monétaires restrictives des banques centrales, le coût du financement pour l'État français est en hausse. La charge d’intérêts sur la dette atteint désormais des pics alarmants, rognant des ressources qui auraient pu être allouées à la croissance ou à la transition écologique.  

Dans ce contexte, beaucoup anticipaient que Standard & Poor’s, ajusterait à la baisse la note française pour refléter un risque économique croissant. Cela aurait eu des conséquences sérieuses : un coup porté à la confiance des investisseurs, traduit immédiatement par des coûts d'emprunt encore plus élevés et une potentielle spirale de fragilisation financière. Mais la note a été maintenue, offrant une trêve temporaire à un gouvernement qui jongle avec d’innombrables défis.

La rationalité derrière la décision de S&P

Pourquoi alors cette quasi-mansuétude ? Standard & Poor's cite une série de justifications. Parmi elles, la résilience économique de la France, qui demeure l’une des économies les plus robustes de la zone euro. À la surprise de certains analystes, la croissance devrait avoisiner 1.1 % en 2024, et malgré la fragilité conjoncturelle, des secteurs-clés comme l’aéronautique, le luxe ou encore la tech continuent d’apporter du tonus à l’économie nationale.  

De surcroît, S&P reconnaît l’engagement affiché par le gouvernement dans des réformes structurelles – notamment la réforme des retraites, adoptée non sans douleur – et son intention manifeste de maîtriser les finances publiques, même si les promesses tardent parfois à devenir des actes concrets. L’agence semble vouloir laisser au gouvernement le bénéfice du doute, comme pour saluer une dynamique qui, bien que timide, va dans la « bonne direction ».  

Enfin, S&P note que la France reste un pays au modèle économique et social attractif, doté d’un cadre juridique solide et d’une capacité à mobiliser une richesse nationale importante pour honorer ses engagements financiers. Bref, la France n’est pas une économie en crise structurelle – du moins, pas encore.  

Les défis structurels restent entiers

Si Standard & Poor’s a accordé ce sursis, il serait dangereux de le confondre avec un certificat de bonne santé économique. La France se trouve face à des défis de fond qui dépassent de loin les questions conjoncturelles. Le premier, et sans doute le plus crucial, est celui de la soutenabilité de son modèle économique actuel. Les dépenses publiques, bien qu’essentielles pour certains aspects spécifiques (santé, éducation, sécurité sociale), pèsent lourdement sur les finances de l’État. Réduire ces dépenses – ou mieux les orienter – est un exercice politique périlleux auquel aucun gouvernement récent ne semble avoir trouvé de réponse convaincante. Et que dire de l’exercice démocratique  désespéré mené par l'exécutif pour établir un budget pour 2025.  

De plus, quelle latitude reste-t-il pour une réelle relance économique ? La masse critique de la dette publique limite les marges de manœuvre. Investir massivement dans des projets d’avenir comme la transition écologique paraît souvent en opposition avec les impératifs d'austérité budgétaire. Et pourtant, ignorer cette transition expose aussi l’économie française à d’autres risques de dégradation, à moyen et long terme.   

Enfin, il ne faudrait pas occulter le contexte géopolitique et les tensions internationales croissantes. La réindustrialisation française – fer de lance des ambitions économiques de Paris – doit composer avec les incertitudes autour des chaînes d’approvisionnement mondiales, les relations complexes avec les puissances tierces (notamment la Chine et les États-Unis), et une Europe elle-même en quête de cohésion économique dans un monde frénétique.  

Un répit, mais pas un verdict 

L’annonce de Standard & Poor’s est donc loin de clore le débat sur les finances publiques françaises. Elle s’apparente davantage à une pause dans un marathon houleux qu’à une ligne d’arrivée franchie. Pour le gouvernement, il s’agit d’un signal clair : les efforts doivent se poursuivre et s’intensifier. Faute de quoi, ce sursis pourrait rapidement se transformer en rappel à l’ordre, voire en sanction.  

Quant aux investisseurs, cette décision reflète une paradoxe propre à l’économie française : un savant équilibre entre fragilité persistante et résilience durable. À observer de près, car tout déséquilibre pourrait rapidement s'amplifier.  

En attendant, si une leçon devait être tirée de cette décision de S&P, c’est bien celle-ci : la crédibilité économique ne se conserve qu’au prix d'efforts continus. La France, moteur historique de l’Europe, semble savoir mieux où elle veut aller. Mais encore faut-il qu’elle trouve le chemin à emprunter pour s'y rendre. Fin de trêve, début des vraies épreuves.

Animé par la mission de rendre la finance et l'économie plus claires et accessibles, Tristan aide à décrypter les tendances complexes et à explorer des voies alternatives pour répondre aux enjeux globaux de demain. Expert en finance durable, économie et transition énergétique, il partage ses analyses pour participer à la prise de conscience des enjeux et au progrès sociétal.

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December 12, 2024
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December 12, 2024

Contre toute attente, l'agence de notation Standard & Poor's a choisi de maintenir la note de la France à « AA- » assortie d'une perspective stable, soulageant temporairement Bercy. Une décision surprenante qui vient s’inscrire dans un contexte économique tendu, entre déficit record et pressions politiques croissantes. Mais ce « sursis » s’apparente davantage à un répit stratégique qu'à une absolution, mettant en lumière les défis titanesques que l’économie française doit relever dans l’arène mondiale.

Dette souveraine : la France face à un sursis fragile accordé par Standard & Poor's

Il y a encore quelques jours, l’air à Bercy était lourd de ces petits silences où chacun mesure l’ampleur des écueils à venir. Le spectre d’une dégradation de la note de la dette souveraine par Standard & Poor’s menaçait d’assombrir encore un horizon budgétaire déjà encombré de nuages noirs. Il faut dire que l’annonce de Fitch, un autre géant de la notation, qui avait maintenu en octobre dernier la note française à « AA- » associé à des perspectives négatives et une croyance limitée dans le budget 2025 de Michel Barnier, n’allait pas vraiment dans le bon sens. Pourtant, contre toutes attentes, S&P a choisi, ce mardi 28 novembre, de maintenir la note de la France à « AA- » avec une perspective stable. Une décision accueillie comme un soupir de soulagement, mais qui, on le devine, cache un message clair : le sursis est réel, mais il n'est pas éternel.  

Le poids des dettes et des doutes

Commençons par dresser le tableau. La dette publique française a récemment dépassé les 3 000 milliards d’euros, soit plus de 112 % du produit intérieur brut (PIB).  “C’est un pic, c’est un roc, c’est un cap” aurait-on pu écrire à propos du mur de la dette qui se dresse telle une montagne, solide et menaçante, devant laquelle toutes tentatives budgétaires nationales semblent vouées à l'échec ces dernières années. Alors que les taux d’intérêt augmentent, alimentés par les politiques monétaires restrictives des banques centrales, le coût du financement pour l'État français est en hausse. La charge d’intérêts sur la dette atteint désormais des pics alarmants, rognant des ressources qui auraient pu être allouées à la croissance ou à la transition écologique.  

Dans ce contexte, beaucoup anticipaient que Standard & Poor’s, ajusterait à la baisse la note française pour refléter un risque économique croissant. Cela aurait eu des conséquences sérieuses : un coup porté à la confiance des investisseurs, traduit immédiatement par des coûts d'emprunt encore plus élevés et une potentielle spirale de fragilisation financière. Mais la note a été maintenue, offrant une trêve temporaire à un gouvernement qui jongle avec d’innombrables défis.

La rationalité derrière la décision de S&P

Pourquoi alors cette quasi-mansuétude ? Standard & Poor's cite une série de justifications. Parmi elles, la résilience économique de la France, qui demeure l’une des économies les plus robustes de la zone euro. À la surprise de certains analystes, la croissance devrait avoisiner 1.1 % en 2024, et malgré la fragilité conjoncturelle, des secteurs-clés comme l’aéronautique, le luxe ou encore la tech continuent d’apporter du tonus à l’économie nationale.  

De surcroît, S&P reconnaît l’engagement affiché par le gouvernement dans des réformes structurelles – notamment la réforme des retraites, adoptée non sans douleur – et son intention manifeste de maîtriser les finances publiques, même si les promesses tardent parfois à devenir des actes concrets. L’agence semble vouloir laisser au gouvernement le bénéfice du doute, comme pour saluer une dynamique qui, bien que timide, va dans la « bonne direction ».  

Enfin, S&P note que la France reste un pays au modèle économique et social attractif, doté d’un cadre juridique solide et d’une capacité à mobiliser une richesse nationale importante pour honorer ses engagements financiers. Bref, la France n’est pas une économie en crise structurelle – du moins, pas encore.  

Les défis structurels restent entiers

Si Standard & Poor’s a accordé ce sursis, il serait dangereux de le confondre avec un certificat de bonne santé économique. La France se trouve face à des défis de fond qui dépassent de loin les questions conjoncturelles. Le premier, et sans doute le plus crucial, est celui de la soutenabilité de son modèle économique actuel. Les dépenses publiques, bien qu’essentielles pour certains aspects spécifiques (santé, éducation, sécurité sociale), pèsent lourdement sur les finances de l’État. Réduire ces dépenses – ou mieux les orienter – est un exercice politique périlleux auquel aucun gouvernement récent ne semble avoir trouvé de réponse convaincante. Et que dire de l’exercice démocratique  désespéré mené par l'exécutif pour établir un budget pour 2025.  

De plus, quelle latitude reste-t-il pour une réelle relance économique ? La masse critique de la dette publique limite les marges de manœuvre. Investir massivement dans des projets d’avenir comme la transition écologique paraît souvent en opposition avec les impératifs d'austérité budgétaire. Et pourtant, ignorer cette transition expose aussi l’économie française à d’autres risques de dégradation, à moyen et long terme.   

Enfin, il ne faudrait pas occulter le contexte géopolitique et les tensions internationales croissantes. La réindustrialisation française – fer de lance des ambitions économiques de Paris – doit composer avec les incertitudes autour des chaînes d’approvisionnement mondiales, les relations complexes avec les puissances tierces (notamment la Chine et les États-Unis), et une Europe elle-même en quête de cohésion économique dans un monde frénétique.  

Un répit, mais pas un verdict 

L’annonce de Standard & Poor’s est donc loin de clore le débat sur les finances publiques françaises. Elle s’apparente davantage à une pause dans un marathon houleux qu’à une ligne d’arrivée franchie. Pour le gouvernement, il s’agit d’un signal clair : les efforts doivent se poursuivre et s’intensifier. Faute de quoi, ce sursis pourrait rapidement se transformer en rappel à l’ordre, voire en sanction.  

Quant aux investisseurs, cette décision reflète une paradoxe propre à l’économie française : un savant équilibre entre fragilité persistante et résilience durable. À observer de près, car tout déséquilibre pourrait rapidement s'amplifier.  

En attendant, si une leçon devait être tirée de cette décision de S&P, c’est bien celle-ci : la crédibilité économique ne se conserve qu’au prix d'efforts continus. La France, moteur historique de l’Europe, semble savoir mieux où elle veut aller. Mais encore faut-il qu’elle trouve le chemin à emprunter pour s'y rendre. Fin de trêve, début des vraies épreuves.

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